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La Science-Fiction : Une littérature de la modernité ?

Par Stéphanie NICOT


« Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. » Ces fortes paroles de Jonathan Swift [1] pourraient aisément s’appliquer à la réception de la science-fiction en France, pendant près d’un demi-siècle, par la majeure partie des institutions littéraires. Pour ne prendre qu’un exemple : le grand écrivain américain Philip K. Dick a été « découvert » par la critique officielle avec trente ans de retard ! Rappelons donc, maintenant que chacun s’extasie sur son talent évident [2], que ce sont des éditeurs de SF qui l’ont publié et des critiques de SF qui l’ont apprécié à sa juste valeur. On pourra cependant mesurer le chemin parcouru en comparant le sommaire de ce dossier consacré par la revue Europe à la science-fiction à celui qu’élabora en son temps [3] Jacques Goimard. Ce pionnier — qui s’attaque ici à l’épineux problème de la définition du genre — et quelques autres acteurs majeurs, comme Gérard Klein qui a également tenu à répondre à notre appel, ont affronté en leur temps une hostilité qu’on imagine mal de nos jours. Il leur fallait donc combler un retard d’analyse historique tout en ferraillant contre tous ceux qui détestaient la SF, sans la connaître. Le travail de recherche est désormais bien entamé [4].

On s’en voudrait de trop insister sur une ghettoïsation passée, sinon désormais pour mémoire : la science-fiction est en passe d’entrer officiellement « en littérature », comme le polar l’a déjà fait, il y a une vingtaine d’années. Symbole fort, parmi d’autres, Michel Le Bris, directeur du festival « Étonnants Voyageurs » de Saint-Malo a osé faire de la science-fiction le thème de son édition 2000. Et le public a suivi. En 2001, les écrivains de SF étaient là, parmi les autres... Une ville comme Nantes n’a pas hésité, en l’an 2000 également, à accueillir « Utopiæ », le plus important festival consacré à la science-fiction en Europe, fondé par Bruno della Chiesa. On pourrait aussi signaler le Grand Prix Tour Eiffel de science-fiction, fondé en 1997 par Jaqueline Nebout, qui a contribué à renforcer l’intérêt des grands médias. Cette légitimation en cours — à ne pas confondre avec la dissolution qui consiste à nier le caractère proprement SF des œuvres de qualité pour les intégrer au corpus des œuvres classiques et que Gérard Klein a jadis dénoncé, justement dans la revue Europe [5] — est évidente. Et rien ne pourra désormais l’arrêter.

L’année 2001, outre le symbole qu’elle constitue pour le grand public — ne serait-ce, comme le rappelle Pierre Giuliani, qu’en référence au film déjà mythique de Stanley Kubrick qu’elle évoque — ne pouvait que confirmer la tendance. Loin de prétendre — par un effet de retournement qui serait assez excessif — à l’exclusivité du mérite culturel, même si elle défend vigoureusement sa spécificité et l’intérêt particulier que sa lecture offre (Valerio Evangelisti s’en explique dans son article roboratif : La science-fiction en prise avec le monde réel), la SF se découvre volontiers des affinités électives avec ces littératures vivantes que sont le récit de voyage, le roman noir, le fantastique, la fantasy, le thriller, et — ne nous aveuglons pas par un sectarisme inversé qui ne serait que la séquelle absurde d’un syndrome de ghetto ! — la littérature générale qui a encore quelque chose à dire. Francis Berthelot, qui fut avec Antoine Volodine l’un des meilleurs écrivains de SF des années quatre-vingt, publie aujourd’hui pour l’essentiel de la littérature générale ; il ne fait cependant pas, sans nier les spécificités du genre, de coupure nette entre ses ouvrages : son article sur « SF et Nouvelle Fiction » — l’un des courants les plus intéressants actuellement en mainstream [6] — en rend compte.


ALORS, LA SCIENCE-FICTION ? DE TOUTE ÉTERNITÉ ?

N’en déplaise aux « créationnistes », un genre littéraire, même aussi récent que la science-fiction, a des origines, une filiation, des rameaux morts et une descendance… Elle n’est pas là, de toute éternité. La science-fiction, on le sait, est fille de l’imaginaire et de la technologie. Sans l’un, elle n’est que vulgarisation scientifique (mal) déguisée en romanesque, sans l’autre elle n’est pas, tout simplement. La chose est évidente : pas de SF en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine. Les contre-exemples récents (Japon, Chine, Brésil, Mexique, Afrique du Sud) ne font que suivre l’industrialisation et / ou l’influence anglo-saxonne. Et parfois les deux ! La science-fiction, insistons-y tant la chose est fondamentale, est d’extraction récente et d’origine technicienne : Gérard Klein souligne, dans ses Notes pour une sociologie de la SF, tout ce que ce rapport implique dans les phénomènes d’adhésion ou de rejet que la science-fiction a longtemps suscités et suscite parfois encore.

On ne fera donc pas la liste des grands ancêtres dont les ouvrages jetteraient un pont vers un imaginaire science-fictif. On évoquera néanmoins Cyrano de Bergerac et ses Empires de la Lune pour souligner que ce type de récit s’inscrit avant tout dans une tradition forte, celle du conte philosophique : les Lunaires sont de dignes rejetons des Persans de Montesquieu et non l’annonce prémonitoire de la SF à venir…

On saluera cependant en Mary Shelley un authentique précurseur, que seul le refus persistant de considérer la SF comme une littérature digne de ce nom a jusqu’ici empêché de considérer comme tel. Comment a-t-on pu — contre l’évidence et contre toutes les définitions des théoriciens du fantastique eux-mêmes — rattacher Frankenstein (1818) au fantastique, même gothique ? On a bien des paysans traquant le mort-vivant, mais il s’agit de masses abruties et incultes, incapables d’appréhender les merveilles de la modernité naissante. Car quels sont les instruments qui servent à fabriquer du vivant ? Des morceaux de cadavres certes, mais surtout… l’électricité. Le sous-titre de l’ouvrage rend bien compte du projet de l’auteur : ou le Prométhée moderne. Où est l’irruption de la surnature dans le roman de Mary Shelley ? Nous mettons au défi tout critique de la repérer, et pour cause.

Danielle Chaperon, dans le même ordre d’idées, souligne, au détour d’une phrase, à quel point la version initiale du Horla (1887), roman phare d’un maître incontesté du fantastique français, Guy de Maupassant, est un quasi roman de science-fiction, la créature qui traque le narrateur n’étant autre que notre possible successeur, un être venu d’ailleurs. On pourrait encore, comme Danielle Chaperon le fait dans son article Du roman expérimental au merveilleux-scientifique, évoquer Rosny aîné et les maîtres de l’anticipation française, de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, que certains perçoivent à tort comme un chaînon manquant et qui sont, en fait, un passionnant rameau mort de la littérature dite de conjectures rationnelles.


LA SF, UNE LITTÉRATURE EN PHASE AVEC LE MONDE

Loin d’être surprise par les concentrations et les restructurations à l’œuvre, phénomènes brillamment entrevus par un Michel Jeury [7], loin d’être perturbée par les débats éthiques suscités par les applications possibles des nouvelles technologies — en particulier les bio-technologies dont le clonage n’est qu’un aspect spectaculaire —, la SF bénéficie paradoxalement de la mondialisation, aussi bien de ses atouts que des inquiétudes qu’elle suscite. Côté jardin : les auteurs de science-fiction communiquent entre eux sur la planète entière, les textes circulent, les écrivains européens se coordonnent… Côté cour : les dérives sont une source inépuisable d’inspiration : libéralisme effréné, manipulations génétiques, vaches « carnivores », OGM : les thèmes de la SF sont à l’évidence au cœur des préoccupations de l’homme moderne. On aurait cependant tort de ne voir, même en ce qui concerne l’inspiration des auteurs, que le côté négatif du troisième millénaire naissant : il y a aussi matière à rêver : découvertes aux confins de l’univers connu, interrogations sur l’existence d’une vie martienne, décryptage du génome humain, etc.

La SF apparaît de plus en plus comme la seule littérature capable d’interroger l’homme dans ses rapports avec la science et la technologie. L’accélération de l’irruption des techniques dans la vie quotidienne (pour faire court : la rapidité du passage de la découverte à l’objet de consommation courant qui en est issu) est un facteur qui renforce l’impact de la SF sur un public autrefois indifférent, voire hostile.

On aurait donc tort — un vieux reproche fait au genre par ses adversaires ! — de s’imaginer que la majeure partie des récits de SF est assimilable à la hard science. Ce serait confondre le tout et la partie, le genre dans sa diversité et une catégorie, certes importante pour l’histoire de la SF et son développement, mais non numériquement majoritaire parmi les parutions. La science, dans la SF, c’est aussi la prise en compte des sciences sociales, de façon plus significative depuis les années soixante et l’irruption de la speculative fiction (Ballard, Dish, etc.). Pierre Bordage s’en explique fort bien dans une récente interview : « La mécanique quantique a cet immense mérite de réduire à néant la vision d’un univers purement mécaniste, le grand rêve de l’unification des théories. Tant mieux s’il subsiste un principe d’incertitude, un champ de tous les possibles, un mystère que la science ne peut pas percer. C’est dans ce mystère, dans ce voile, que s’installent les romanciers en général, et les romanciers de SF en particulier.[8] »

Mais la SF, même lorsque la science n’est apparemment pas au cœur du récit, traite toujours de notre avenir, lié par nature à l’évolution de la science. Même si la technologie est un simple décor, une utilité, voire un équivalent de la baguette magique de la fée (comme les « portes distrans » de Dan Simmons dans Hypérion), il n’en reste pas moins que la SF met en scène des images de la science... La SF opère en effet la fusion de deux domaines d’ordinaire séparés et farouchement opposés : la littérature et les sciences. C’est ce qui a longtemps justifié les stratégies de dénigrement… Alors que cette nécessaire réconciliation des sciences et de l’homme est au cœur des enjeux actuels.

La SF, même quand elle ne le dit pas, est aussi une littérature éminemment politique. Au meilleur sens du terme, puisqu’elle se projette dans un futur plus ou moins lointain, sans objectif de pouvoir. Une littérature n’a sans doute pas besoin d’un autre horizon qu’elle-même mais une littérature sans signification perd toute raison d’être. C’est ce qui nous oppose aux tenants de la « belle écriture », c’est-à-dire du style pour le style.

La science-fiction contemporaine, dont les meilleurs auteurs ont une maîtrise de l’écriture pour le moins égale à celle de leurs collègues du mainstream, est plus que jamais fidèle à l’intention qui a présidé à sa constitution en genre spécifique : interroger le monde et les rapports que nous entretenons avec lui. Quelle définition plus moderne et plus prospective que celle-là ?

Les universitaires, acteurs majeurs du genre et écrivains qui ont accepté de participer à ce dossier ont brossé un panorama de la SF à l’aube du troisième millénaire. Ils ont regardé dans le rétroviseur, observé les tendances à l’œuvre dans nos sociétés et levé les yeux vers les étoiles. À les lire, eux tous et les deux écrivains qui illustrent dans ce numéro d’Europe la vitalité actuelle du genre — Claire et Robert Belmas, avec une écriture qui en remontre à bien des amateurs de beau style et Nancy Kress, l’une des stars de la SF américaine, en phase avec les interrogations éthiques les plus actuelles —, on n’éprouve aucune inquiétude : la science-fiction a de beaux jours devant elle.

Proxima du Centaure -Nancy, le 16 août 2001
source: revue Europe



Notes :
  1. Un auteur qui inspire quelques-uns des meilleurs satiristes du genre, tant américains (Robert Sheckley, Frederik Pohl, Terry Bisson) que francophones (on songe au nouvelliste Serge Delsemme).
  2. Jérôme Garcin, animateur bien connu de l’émission « Le Masque et la plume », n’a pas manqué récemment de donner l’ultime coup de pied de l’âne à la science-fiction en évoquant L’Homme dont toutes les dents étaient exactement semblables (Éditions Joëlle Losfeld, Paris, 2000) : « Les non-initiés pourront découvrir avec émerveillement le grand écrivain qu’est Philip K. Dick même (et surtout) quand il sort de la science-fiction. » (sic).
  3. Europe n° 580-581, août-septembre 1977.
  4. De nombreux ouvrages théoriques ont été publiés ou sont annoncés, sans oublier le colloque universitaire organisé à Nancy, au printemps 2001, par l’association « Université et science-fiction ».
  5. Europe n° 580-581, août-septembre 1977.
  6. Appellation d’origine anglo-saxonne, souvent utilisée pour différencier la littérature générale des littératures dites de genre.
  7. On se doit de relire Le Temps incertain (Livre de Poche SF), Grand Prix de la SF française 1974, grand roman inspiré des techniques du Nouveau Roman et éblouissante anticipation de la mondialisation.
  8. Galaxies n° 21.



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